This is an archive, you can now find We Seek on Medium.

Commend nous apprenons ensemble

READING

Le conservateur, cet ami: à la recherche d’u...

Le conservateur, cet ami: à la recherche d’une nouvelle expérience muséale

Le critère même de « renouvèlement » de l’industrie culturelle proposé par certains grand bailleurs de fonds canadiens oeuvrant à l’intersection de la technologie et de la culture (tel que le Fonds des médias du Canada) invoque la possibilité que les acteurs de cette industrie sont, à certains égards, dépassés par les changements constatés dans le comportement de leurs utilisateurs depuis quelques années. Comment expliquer le besoin de réinventer une industrie qui se voue pourtant à la conservation de notre patrimoine, mais aussi à l’ouverture des esprits? À cette question, une réponse en deux temps: le Web collaboratif et ses enfants, qu’on appelle souvent la Génération Y.

Une nouvelle génération d’humains se lève

En effet, le web collaboratif est beaucoup plus qu’une histoire de technologie : sa culture ouverte a des répercussions profondes sur notre façon de vivre, de consommer, d’apprendre et d’interagir avec la culture. La sociologue Monique Dagnaud, spécialiste française des nouveaux médias et des cultures jeunes, estime que ces changements, qui sont source et produit de la culture Y, « sont si importants qu’on peut parler de « révolution anthropologique », comme si se levait une nouvelle race d’individus »[1], ce qui n’est pas peu dire.

« Historiquement, dit-elle, le Net s’est développé en promouvant des valeurs : le refus des hiérarchies, la culture du partage, en particulier autour des industries culturelles via le peer-to-peer (le pair à pair), une réticence à l’égard des échanges marchands. Cette vision a été nourrie par l’idéal de l’échange collaboratif désintéressé et de l’accès de tous à la culture qui a présidé aux origines du Net. » [2]

Mais qui sont-ils, ceux qu’on appelle en anglais, les « Millenials »? N’exagère-t-on leur impact pressenti sur nos institutions, qu’elles soient culturelles, marchandes ou sociales? Pas  si on en croit Colleen Dilenschneider, chercheure et consultante en marketing, qui se spécialise dans la mise en marché des produits d’institutions culturelles pour les jeunes Y.

« Les « vrais Millenials » – ceux qui sont nés entre 1981 et 1989, unanimement inclus dans toutes les définitions – sont à un âge critique pour notre économie : le plus jeune graduant de l’université et développant les habitudes qu’ils conservera toute sa vie; le plus âgé assumant maintenant des positions de leadership dans les organisations à travers le monde. Ces « enfants de la génération Y » ne sont en fait plus des enfants : ils émergent comme membres-clés de nos audiences, et de comprendre ce démographique ne signifie plus « se préparer au futur ». Le futur est ici et maintenant. » [3]

En quoi les Y se distinguent-ils dans leur rapport aux institutions culturelles?

En quoi se distingue cette « nouvelle race d’individus » de ces prédécesseurs? Nous répondrons à cette question dans le cadre de l’analyse de Dilenschneider du rapport Wells [4] sur les tendances qui se dessinent au niveau mondial en ce qui a trait à l’adaptation des pratiques des grandes institutions culturelles aux besoins des Y. [5]

  1. Stimulez leur désir de consommation responsable. Les Y ont la fibre éthique et se sentent appelés par les produits qui supportent des causes auxquelles ils croient. Ils ont besoin de contribuer. Nul besoin de « déguiser » les bonnes intentions et les apprentissages proposés par les institutions culturelles. Les Y sont avides de sens.
  2. Créez des expériences.  Peut-être parce qu’ils constituent la génération la plus éduquée [6] à n’avoir jamais existé et qu’ils ont la possibilité de vivre certaines réalités par procuration grâce au contenu partagé par le monde entier via le web, les Y recherchent les moments exaltants, des expériences uniques. Il ne s’agit pas de proposer des rites initiatiques élaborés, mais simplement de reconnaitre ce qui fait l’unicité de son produit culturel et de le mettre en valeur.
  3. Intégrez la techno. Il n’y a qu’à prendre l’autobus à l’heure de pointe pour le constater : les Y sont atteints de « technoolisme ». Le mobile, par exemple, leur permet sans cesse de bonifier et de réinterpréter leur réalité. Dans un cadre culturel, la technologie leur permet de connecter avec les autres et d’être les curateurs de leur propre expérience.
  4. Laissez vos visiteurs être des curateurs. Ils le font en ligne, ils s’attendent à avoir la possibilité de le faire aussi hors-ligne. Les Y désirent devenir les curateurs de leur réalité, de leurs expériences et laisser leur trace tant au niveau du contenu que de la forme.

Selon le chercheur Christian Poirier, détenteur de la Chaire Fernand-Dumont sur la culture de l’Institut national de la recherche scientifique, les jeunes Y de Montréal suivent assurément la tendance mondiale. En effet, dans son étude La participation culturelle des jeunes à Montréal. Des jeunes culturellement actifs [7], Poirier note la nécessité de repenser l’expérience culturelle afin d’adresser trois besoins propres aux jeunes de 18 à 34 : 1) l’utilisation de la technologie; 2) la socialisation; 3) la participation citoyenne.

En d’autres mots, l’utilisation de la technologie en contexte d’institution culturelle permet de renouveler l’expérience des jeunes publics en dynamisant le rapport entre le contenu et l’individu : tous peuvent ainsi devenir médiateurs culturels les uns pour les autres, ce qui crée les occasions de rencontres signifiantes et de réseautage auxquelles s’attendent les Y.

Les musées : là où les conservateurs se transforment en mentors

Selon un dossier publié dans The Economist [8] en décembre 2013, cette nécessaire adaptation des institutions culturelles aux besoins d’une nouvelle génération d’utilisateurs est bien entamée. Et les musées qui se sont renouvelés ne pourraient mieux se porter :

« En 2012, les musées américains ont reçu 850 millions de visiteurs, confirme l’American Alliance of Museums. C’est plus de visiteurs que ceux de tous les grands événements sportifs et parcs d’attraction combinés.  En Angleterre, plus de la moitié de la population a visité une galerie ou un musée l’an dernier, le plus haut pourcentage depuis que le gouvernement a débuté la collection de ces données en 2005. »

Au Québec seulement, il y a environ 450 institutions muséales (musées, centres d’exposition et lieux d’interprétation) à but non-lucratif. Douze millions de personnes fréquentent les musées du Québec chaque année [9]. Au niveau canadien, c’est 2400 musées qui accueillent près de 54 millions de visiteurs annuellement.

Qu’est-ce qui explique cet engouement pour les musées? Selon The Economist, la réponse à cette question se trouverait dans le fait qu’au niveau mondial, les jeunes sont de plus en plus éduqués et se tournent vers les musées dans leur recherche d’un accompagnement dans la découverte de la place qu’ils doivent prendre dans une société en constante évolution [10].

Alors que Benjamin Ives Gilman, qui a servi de Secrétaire au Boston Museum of Fine Arts pendant plus de 30 ans, avait affirmé dans un manifeste des années 70 la nécessité de conférer aux musées une identité d’espace sacré, les musées qui connaissent le plus grand succès au niveau mondial se transformés en espaces où l’on apprend et discute, comme on le ferait à l’université. Il n’y a qu’à se référer à l’événement international Muséomix [11], véritable hackethon du musée, pour constater que Elizabeth Merritt, du Centre for the Future of Museums à Washington DC, dit vrai :

« Les consommateurs de culture préfèrent dorénavant décider pour eux-mêmes de la façon dont il consommerons l’information qu’on leur présente, que le confirme la popularité grandissante des musées pop-up et autres projets collaboratifs. Ils sont avides d’opportunités leur permettant de jouer dans notre carré de sable. Les conservateurs, qui sont habituellement perçus (par le public mais aussi par eux-mêmes) comme des experts, doivent maintenant agir comme des animateurs, des mentors. »[12]

La contribution de l’apprentissage par les pairs dans le renouvèlement de nos musées

À la lumière de cette analyse, deux tendances ressortent de la mouvance de nos grandes institutions culturelles : les visiteurs tiennent à jouer un rôle actif dans leur expérience culturelle, en collaboration avec autrui. Transférant des pratiques issues des réseaux sociaux et autres outils de collaboration en ligne, la co-création des contenus avec ceux qui les entourent, inconnus ou non, va maintenant de soi.

L’industrie culturelle n’est pas la seule avoir connu un bouleversement majeur au cours des 10 dernières années. Louer la maison d’un étranger à Barcelone, profiter de la convivialité d’un espace de travail partagé à Montréal, souscrire à un programme d’autopartage, mobiliser des centaines de milliers de personnes pour renverser un gouvernement sans l’aide des médias traditionnels : sans même en être conscients, les citoyens du 21e siècle vivent leur quotidien au rythme des changements apportés par le mouvement de l’internet ouvert et ses valeurs de collaboration.

L’apprentissage est aussi profondément transformé par cette nouvelle proximité. En cette ère de consommation collaborative, le modèle traditionnel « d’un enseigne à tous » est progressivement bonifié par celui du « tous enseigne à un ». Pourquoi limiter son apprentissage aux savoirs et à l’expérience de quelques enseignants, alors que le monde entier s’offre à nous? Selon l’étude New Approaches to Lifelong Learning [18], plus de 56% des employés canadiens disent développer la plus grande partie de leurs compétences en discutant informellement avec leurs pairs. L’apprentissage par les pairs est à la fois flexible, engageant, issue de l’expérience réelle (donc pratique et applicable).

Comment pouvons-nous systématiser ces apprentissages, si riches mais encore laissés au hasard? Comment maximiser le potentiel éducatif de ces espaces culturels rassemblant par définition des gens aux intérêts similaires? De quel accompagnement ont besoin visiteurs et personnel des musées pour tirer profit de cette opportunité d’apprendre les uns des autres?

E-180 vous connecte avec des humains aux intérêts similaires, intéressés à vous rencontrer en personne et un-à-un, dans le but d’échanger des connaissances, le temps d’un café. E-180: Les grands esprits se rencontrent. Inscrivez-vous: c’est gratuit!

Références

[1] « La génération du Net révolutionne les usages culturels » – L’Expansion.com. (s. d.). Consulté le 10 septembre 2012,
http://lexpansion.lexpress.fr/economie/la-generation-du-net-revolutionne-les-usages-culturels_267867.html

[2]  Idem.

[3]  5 Critical Nonprofit PR Strategy Tips for Marketing to Millennials (DATA) – Know Your Own Bone. (s. d.). Consulté le 10 septembre 2012,
http://colleendilen.com/2012/06/11/5-critical-nonprofit-pr-strategy-tips-for-marketing-to-millennials-data/

[4]  Idem.

[5]  Top 8 Tips for Museums and Nonprofits to Engage Millennials in 2012 – Know Your Own Bone. (s. d.). Consulté le 10 septembre 2012,
http://colleendilen.com/2012/01/16/top-8-tips-for-museums-and-nonprofits-to-engage-millennials-in-2012/

[6]  Poirier, C. et al., La participation culturelle des jeunes à Montréal. Des jeunes culturellement actifs, Recherche réalisée pour Culture Montréal, Montréal, INRS – Urbanisation Culture Société, 2012.

[7]  Idem.

[8]  Special Report on Museum, The Economist, Décembre 2013. Consulté le 5 avril 2014,
http://www.economist.com/news/special-report/21591707-museums-world-over-are-doing-amazingly-well-says-fiammetta-rocco-can-they-keep

[9]  Institut de la statistique du Québec. (s. d.). Consulté le 9 octobre 2012,
http://www.stat.gouv.qc.ca/

[10]  The Economist, Idem.

[11]   Muséomix : People make museums. Consulté le 2 avril 2014,
http://www.museomix.org/

[12]   The Economist, Idem.

[13]   Mathilde Servet (2009), Les bibliothèques troisième lieu, Mémoire d’étude. Consulté le 10 avril 2014.
http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/21206-les-bibliotheques-troisieme-lieu.pdf
.

[14] Official Directory of Canadian Museums and Related Institutions, Canadian Museums Association; Canadian Encyclopaedia; Statistics Canada. Consulté le 2 avril 2014,
http://www.museums.ca/

[15]  ALLAIRE, Benoit (2009). « Importante progression des bibliothèques publiques du Québec entre 1995 et 2007 », Statistiques en bref, no 58, Québec, Institut de la statistique du Québec, Observatoire de la culture et des communications du Québec. Consulté le 13 avril 2013 : http://www.stat.gouv.qc.ca/observatoire.

[17]   Servet, Idem.

[18]  Livingstone, O. (2008). The Research Network for New Approaches to Lifelong Learning. Consulté le 27 septembre 2010,
http://nall.oise.utoronto.ca/

 


Christine Renaud

Christine is the CEO of E-180. She graduated from the Harvard Graduate School of Education as a Knox Fellow, focusing on informal learning. She has shared her work on collaborative learning at conferences such as SxSW, C2 Montréal, Morgan Stanley’s Women Summit & TEDxLA.